Le général Gustave Ferrié est né à Saint-Michel-de-Maurienne, le 19 novembre 1868. Peu de gens le savent, même dans la vallée. Pourtant, ce fils de cheminot a fait de la Tour Eiffel une antenne, relié deux îles des Antilles après la catastrophe de la montagne Pelée et dirigé la toute première station de radio française. Chaque fois qu’une voix sort d’un poste, un peu de Maurienne voyage avec elle.

Sommaire
- L’enfance de Gustave Ferrié à Saint-Michel-de-Maurienne
- Avant la TSF : le télégraphe Chappe en Maurienne
- La naissance de la télégraphie sans fil militaire
- 1902 : la montagne Pelée et la liaison Martinique-Guadeloupe
- Comment Ferrié a sauvé la Tour Eiffel
- La TSF dans la Grande Guerre
- 1921 : la première émission de radio en France
- Gaël Musquet, l’héritier des ondes d’alerte
- Sur les pas du général Ferrié en Maurienne
- Pourquoi #MauriennisezVous porte cette histoire
- Questions fréquentes sur le général Ferrié
Saint-Michel-de-Maurienne, 1868 : la jeunesse de Gustave Ferrié au pied du Mont-Cenis
En 1868, la Maurienne vit au rythme des chantiers. Sous le Fréjus, on perce le tunnel qui doit relier la France à l’Italie, et la vallée s’emplit d’ouvriers, de wagons et de bruit. En attendant que la montagne cède, un train audacieux l’escalade : le chemin de fer Fell, qui s’accroche à un rail central pour franchir le col du Mont-Cenis.
Pierre Ferrié, ingénieur autodidacte venu de Limoux, dans l’Aude, travaille sur cette ligne. Le métier est rude, et il tue. L’année même où naît son fils, son frère Ambroise meurt, projeté d’un wagon en gare de Suse.
La mère, Antoinette Joséphine Manecy, appartient à une vieille famille de Saint-Jean-de-Maurienne. Les siens ont tenu le relais de poste, là où l’on changeait les chevaux et où passait le courrier. Le petit Gustave grandit ainsi entre deux façons de porter les nouvelles : la malle-poste d’hier et le rail d’aujourd’hui. Il inventera celle de demain.

Une plaque, rue Célestine, signale toujours sa maison natale dans le vieux bourg de Saint-Michel. En 1882, la famille quitte les Alpes pour Draguignan, dans le Var, où Gustave se montre bon élève, mais rêveur. Suivent le lycée Thiers de Marseille, puis l’École polytechnique, qu’il intègre en 1887 à sa deuxième tentative. À la sortie, il choisit le génie : l’arme qui a la charge des télégraphes.
Avant la télégraphie sans fil : le télégraphe Chappe en Maurienne
Pour mesurer ce que Ferrié va changer, il faut remonter un siècle. En 1794, Claude Chappe met en service son télégraphe optique : au sommet de tours, des bras articulés dessinent des signes dans le ciel. Un guetteur les lit à la longue-vue, les reproduit, et la tour suivante prend le relais. Un message traverse ainsi la France en quelques heures.

La Maurienne, route de l’Italie, a porté ces signaux. Au-dessus de Saint-Michel, le col et le Fort du Télégraphe en gardent encore le nom.

Le système a pourtant ses limites. La nuit, il s’arrête. Le brouillard, il ne le traverse pas. Au XIXᵉ siècle, le télégraphe électrique prend la relève, bien plus rapide, mais prisonnier de son fil. Or un fil se coupe : un orage, un éboulement, un ennemi suffisent. Ou un volcan.
Ce long chemin du signal, de la colline au satellite, nous l’avons raconté au public de la Fête de la Science 2022, consacrée aux télécommunications en montagne à travers les âges.
Gustave Ferrié et la naissance de la TSF militaire française
À la fin du XIXᵉ siècle, une idée folle prend corps dans les laboratoires : transmettre des signaux sans aucun fil, par les ondes. Le Français Édouard Branly invente un détecteur, l’Italien Guglielmo Marconi réalise les premières liaisons. En 1899, Marconi relie Wimereux, sur la côte d’Opale, au phare anglais de South Foreland : 46 km au-dessus de la Manche. Le capitaine Ferrié dirige la commission chargée de suivre ces essais. Il en revient conquis.
Le ministre de la Guerre, Charles de Freycinet, refuse pourtant que la France dépende d’un industriel étranger. En 1900, il confie à Ferrié une mission claire : doter le pays de sa propre télégraphie sans fil, la TSF. La même année, Ferrié publie avec le commandant Boulanger le premier ouvrage de référence en français sur le sujet. Il met aussi au point un détecteur plus sensible, le récepteur électrolytique, qui permet d’écouter les signaux au casque.

1902, la montagne Pelée : la TSF de Ferrié relie la Martinique à la Guadeloupe
Au printemps 1902, la montagne Pelée se réveille au nord de la Martinique. Le 22 avril, le câble télégraphique vers la Guadeloupe se rompt. Le 5 mai, une coulée de boue soulève un raz-de-marée qui coupe toutes les liaisons avec les îles voisines. Saint-Pierre, la plus grande ville de l’île, devient peu à peu sourde au reste du monde.
Le 8 mai, jour de l’Ascension, une nuée ardente dévale la pente à plus de 500 km/h. À 7 h 52, la ligne télégraphique vers Fort-de-France se tait. Moins de deux minutes plus tard, la ville n’existe plus. Environ 30 000 personnes meurent, et seuls trois rescapés sont attestés. C’est la catastrophe la plus meurtrière du XXᵉ siècle en France.

Il reste une île muette, dont les câbles gisent au fond de la mer. Quelques mois plus tard, un capitaine de trente-trois ans traverse l’Atlantique avec une conviction : les ondes passeront là où la terre et la mer ont tout brisé. En moins de trois mois, Gustave Ferrié établit une liaison de télégraphie sans fil de 180 km entre la Martinique et la Guadeloupe.
La TSF n’a pas pu sauver Saint-Pierre. Mais elle venait de prouver qu’elle pouvait rendre la parole à un territoire coupé du monde.
Comment le général Ferrié a sauvé la Tour Eiffel
Construite pour l’Exposition universelle de 1889, la Tour Eiffel n’était pas faite pour durer. La concession de Gustave Eiffel expirait fin 1909, et ses détracteurs comptaient bien la voir démontée. Eiffel lui cherchait des usages scientifiques pour la défendre ; Eugène Ducretet y avait déjà tenté une liaison sans fil en 1898.
En 1903, Ferrié propose d’y installer une antenne militaire. Pour un ingénieur des ondes, une tour de 300 mètres est une aubaine : plus l’antenne est haute, plus le signal porte loin. Les résultats donnent le vertige. Avec trois officiers de marine, dont Camille Tissot, il fait passer la portée de 400 km à près de 6 000 km en 1908. Depuis Paris, on joint désormais les garnisons de l’Est, et jusqu’à la Russie, alliée de la France.
Le contraste est saisissant. Là-haut, le monument que l’on voulait abattre lance ses signaux à travers le continent. En bas, sous le Champ-de-Mars, un poste militaire enterré veille sur les transmissions.

Ferrié pense aussi à l’heure. À partir de 1910, la Tour émet des signaux qui permettent de régler toutes les horloges de France à la seconde près, un travail qui mènera à la création du Bureau international de l’heure. Devenue un outil de défense et de science, la Tour n’a plus jamais été menacée. Sa survie ne tient pas à un seul homme, mais l’antenne de Ferrié a pesé lourd dans la balance.

1914-1918 : le général Ferrié et la TSF dans la Grande Guerre
Dans la boue des tranchées, une armée sans liaisons est une armée aveugle. Or les obus hachent sans cesse les fils téléphoniques tirés d’un abri à l’autre. Ferrié développe la radiotélégraphie pour l’infanterie et l’artillerie, et l’améliore grâce à un composant nouveau, la triode, qui amplifie les signaux les plus faibles. Plus de 10 000 de ses postes de radio sont construits pendant le conflit. La TSF devient le système nerveux de l’armée.
Sa compétence dépasse bientôt les frontières : en 1917, quand les États-Unis entrent en guerre, c’est à lui qu’on confie les plans du grand émetteur de Lafayette, près de Bordeaux. En mars 1918, il prend la tête de l’Inspection des télégraphies militaires. L’année suivante, à 51 ans, il est nommé général.
24 décembre 1921 : la première émission de radio, depuis la Tour Eiffel
La paix revenue, les ondes peuvent enfin servir à autre chose qu’à transmettre des ordres. À l’automne 1921, le poste de la Tour Eiffel, que dirige Ferrié, s’essaie à la musique et aux bulletins météo. Le 24 décembre 1921, il diffuse sa première émission de radio. Un sapeur télégraphiste se penche vers le micro et prononce les premiers mots :
« Allô, allô, ici poste militaire de la Tour Eiffel. »
La radio française est née.

L’inauguration officielle de Radio Tour Eiffel a lieu le 6 février 1922, avec Sacha Guitry, Yvonne Printemps et le général Ferrié. Un siècle plus tard, en 2021, la France a fêté ce centenaire avec la première Fête de la radio, et la Maurienne était au rendez-vous : plongez dans la Fête de la radio 2021 en Maurienne, ses témoins et ses archives sonores.
Les honneurs suivent : l’Académie des sciences en 1922, la médaille d’honneur de l’Institute of Radio Engineers, aux États-Unis, en 1931. Mais Ferrié reste un homme de laboratoire, incapable de lâcher son ouvrage. En février 1932, souffrant d’une crise d’appendicite, il tarde à rejoindre l’hôpital : il ne veut pas interrompre son travail. Le 15, il est élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur. Le lendemain, 16 février 1932, il meurt au Val-de-Grâce. L’homme qui avait relié la France au reste du monde n’avait pas su quitter sa table de travail à temps. Il repose au cimetière du Père-Lachaise.
Gaël Musquet, radioamateur : de la Guadeloupe de Ferrié à l’alerte d’aujourd’hui
Cent vingt ans après la montagne Pelée, l’histoire de Ferrié a croisé celle de Gaël Musquet. Il est né en 1980 aux Abymes, en Guadeloupe. Radioamateur, hacker et défenseur des logiciels libres, il a étudié la météorologie et cofondé OpenStreetMap France. Il préside l’association Hackers Against Natural Disasters (HAND) et pilote depuis 2019 Caribe Wave, l’exercice d’alerte au tsunami des Caraïbes.
En 2021, il préparait la commémoration de l’éruption de 1902 et cherchait des archives sur l’usage de la radio dans les secours. Le collectif des ondes réuni par #MauriennisezVous l’a aidé dans ses recherches. Le fil était tout trouvé : la liaison de Ferrié aboutissait en Guadeloupe, l’île natale de Gaël Musquet.
Son combat prolonge celui du général. En 1902, il fallait rétablir le contact après la catastrophe. Aujourd’hui, Gaël Musquet défend l’alerte des populations avant le danger, notamment par la diffusion cellulaire (Cell Broadcast), la technique du système d’alerte FR-Alert, qui envoie un message d’urgence à tous les téléphones d’une zone sans saturer le réseau. La question n’a pas changé depuis Saint-Pierre : que faire quand les liaisons habituelles tombent ?
Pour aller plus loin, nos reportages sur le terrain :
- Nous avons écouté Thomas Pesquet depuis Villargondran ! Fête de la Radio 2021
- Talkies-walkies #MauriennisezVous : l’association présente à l’arrivée de l’Échappée Belle 2026 à Val d’Arc
- Punta Octobeer Festival 2026 à Modane : rendez-vous le 10 octobre
- Décapadiot 2026 : La Route du Soleil embrase la Maurienne !
Sur les pas du général Ferrié en Maurienne
Une journée suffit pour relier les traces que la vallée garde de son enfant. Carnet de route :
- Saint-Michel-de-Maurienne, le vieux bourg. Rue Célestine, levez les yeux : la plaque de la maison natale rappelle qu’ici est né, en 1868, un pionnier de la radio française. Plus loin, la rue du Général-Ferrié et le lycée professionnel Général-Ferrié portent son nom.
- Saint-Jean-de-Maurienne. La ville de sa famille maternelle, les Manecy, maîtres du relais de poste où l’on changeait les chevaux de la malle. En 1926, la Société d’histoire et d’archéologie de Maurienne, a fait du général son membre d’honneur.
- Le col du Mont-Cenis. Sur cette route, le chemin de fer Fell de son père grimpait vers l’Italie. Ferrié aimait parcourir le col, comme l’a rappelé l’émission que France Bleu lui a consacrée en 2021.
- Le Fort du Télégraphe. Au-dessus de Saint-Michel, sur la route de Valloire, il doit son nom au poste du réseau Chappe : l’ancêtre optique de la TSF.
Écouter la conférence de Michel Amoudry sur le général Ferrié
Michel Amoudry, biographe du général, est venu raconter sa vie à Saint-Michel-de-Maurienne, à quelques pas de la maison natale. Laissez-vous raconter le général Ferrié par son biographe : la conférence de Michel Amoudry en podcast.
Et le 7 juin 2021, avec des collégiens, nous avons capté la voix de Thomas Pesquet depuis Villargondran. Une antenne dans un champ, un astronaute en orbite, une classe qui retient son souffle : Ferrié aurait aimé.
Une histoire de la Maurienne, une histoire de France
La vie de Ferrié dit quelque chose de notre vallée. La Maurienne est une terre de passage, de cols et de tunnels, où l’on a toujours cherché à franchir les obstacles : la montagne avec le rail, la distance avec les ondes. Ferrié a grandi au milieu de ces chantiers. Il a ensuite donné à la France sa première radio, et l’un de ses monuments les plus célèbres a survécu en partie grâce à lui.
Cette histoire est toujours vivante. Les ondes servent encore à alerter, à secourir, à relier. Les radioamateurs de Savoie, les talkies-walkies de notre association et le combat de Gaël Musquet en sont les héritiers directs.
C’est pour cela que #MauriennisezVous la porte depuis 2018. Nous avons fêté les 150 ans de la naissance du général à Saint-Michel. Nous avons enregistré la conférence de son biographe. Pour les 100 ans de la radio, nous avons réuni un collectif des ondes, prêté notre voix au général sur les réseaux sociaux et capté Thomas Pesquet depuis un champ de Villargondran. Parce qu’un patrimoine qu’on ne raconte plus finit par disparaître.
Une mémoire ne se garde pas toute seule. Cette page grandira avec ce que vous nous apporterez : une photo de famille, une lettre, un souvenir d’école. Confiez-nous vos archives et vos souvenirs du général Ferrié, nous les ferons connaître. Retrouvez aussi nos autres récits sur la page Mémoire de #MauriennisezVous, et soutenez l’association pour que ces histoires continuent d’être racontées.
Questions fréquentes sur le général Ferrié
Où est né le général Ferrié ?
Gustave Ferrié est né le 19 novembre 1868 à Saint-Michel-de-Maurienne, en Savoie. Une plaque signale sa maison natale, rue Célestine, dans le vieux bourg.
Pourquoi dit-on que Ferrié a sauvé la Tour Eiffel ?
À partir de 1903, Ferrié a installé sur la Tour une antenne de télégraphie sans fil militaire. Devenue utile à la défense nationale, la Tour n’a pas été démontée à la fin de la concession de Gustave Eiffel, en 1909.
Quel lien entre le général Ferrié et la montagne Pelée ?
Après l’éruption du 8 mai 1902, qui fit environ 30 000 morts à Saint-Pierre, les câbles télégraphiques étaient coupés. Ferrié a établi une liaison sans fil de 180 km entre la Martinique et la Guadeloupe.
Quand a eu lieu la première émission de radio en France ?
Le poste de la Tour Eiffel, dirigé par Ferrié, a diffusé sa première émission le 24 décembre 1921. Radio Tour Eiffel a été inaugurée officiellement le 6 février 1922.
Sources et crédits
- Michel Amoudry, biographe du général Ferrié : conférence « Le général Ferrié, naissance des transmissions et de la radiodiffusion », enregistrée à Saint-Michel-de-Maurienne.
- Sources institutionnelles : Académie de marine, Ferrié Gustave Auguste (1868-1932) ; Société d’histoire et d’archéologie de Maurienne, histoire de la Société ; Tour Eiffel, Gustave Ferrié : général au service de la science (2021).
- Archives et terrain #MauriennisezVous : panneaux d’exposition sur le général Ferrié, collectif des ondes de la Fête de la radio 2021 (dont l’aide apportée aux recherches de Gaël Musquet), Fête de la Science 2022, Journées du Patrimoine avec les radioamateurs de Savoie.
- Compléments chronologiques : Wikipédia, articles Gustave Ferrié, Radio Tour Eiffel, Éruption de la montagne Pelée en 1902 et Gaël Musquet.
- Crédits photographiques : Wikimedia Commons, sous licences libres ou dans le domaine public (auteurs et licences indiqués sous chaque image). Panneau d’exposition : #MauriennisezVous.


